dimanche 11 janvier 2009

APÉRITIF À LA CAMPAGNE

S'il existe des rites sérieux et bien définis dans la vie rurale, l'apéritif en fait partie.
Jusqu'à mon retour en région, je n'en gardais qu'une vision urbaine et réduite, considérant l'apéritif comme l'étape incontournable d'une invitation à dîner, ou un moment préalable à une sortie cinéma, théâtre... Hors qu'à la campagne, il n'en est rien : l'apéritif est une CÉRÉMONIE à part entière, et pas des moindres.
Une cérémonie clairement codifiée, avec ses règles établies. Car à la campagne, on peut très bien ne vous inviter QUE pour l'apéritif (même si ça paraît mesquin), car c'est une démarche incontournable pour s'intégrer et apprivoiser son voisinage.
Ne pas confondre avec les connaissances qui passent "à l'improviste" : ils ne prennent pas l'apéritif, ils boivent "juste un verre avant de repartir" et n'ont pas droit aux mêmes traitements de faveurs. Ceux-là, en revanche, pourront éventuellement rester à déjeuner ou à dîner. "On fera avec ce que j'ai, à la bonne franquette", annonce alors la maîtresse de maison souriante, en caressant dans sa poche la clef qui ouvre la pièce secrète ou sont cachés trois réfrigérateurs et deux congélateurs bourrés à craquer. Notons en revanche qu'à Paris, il est difficile de passer "à l'improviste". Il n'est pas non plus facile de "faire avec ce que j'ai" (étant donné l'espace réservé au stockage des denrées).
Ce problème de stockage, d'ailleurs, est une donnée fondamentale de la différence entre l'aspect urbain ou rural de l'apéritif. A la campagne, on trouve dans toutes les maisons un "vrai bar", c'est-à-dire un espace dédié à l'emplacement des bouteilles et des verres réservés pour l'apéro (rangés par taille et par usage ; exemple utile : verre à Porto). Ce "vrai bar" peut être derrière une porte de bahut, posé en évidence sur la cheminée ou sous la télé, ou dissimulé dans un meuble grotesque (néanmoins conçu spécialement pour).
A Paris, avoir un "vrai bar" est une mission presque impossible. Transporter les bouteilles, leur dédier un emplacement spécial (entre la cuisinière et l'ordinateur) et surtout : parvenir à les conserver, plus d'une semaine, hors de tout prédateur éthylique. Quant aux verres, s'il s'agit d'en trouver six qui soient assortis, c'est déjà bien.
L'INVITATION et le NETTOYAGE - La cérémonie apéritive rurale commence par là, et c'est déjà tout une affaire. Bien sûr, l'invitation peut survenir de façon banale et inopinée, mais ce qu'elle déclenche ensuite ne le reste pas. Très peu d'invitations commencent par "vous faites quoi, ce soir ?", car rien ne peut s'improviser : il faut AN-TI-CI-PER. Exemple:
- depuis le temps qu'on avait dit aux SCHMOLDUCK qu'on les inviterait pour l'apéritif, souligne la maîtresse de maison.
- Ah ben tiens, j'ai croisé Christophe Schmolduck hier au tabac, je leur ai proposé de venir après-demain : dimanche midi, répond Monsieur.
- Quoi ? Réplique Madame qui blêmit. Et tu ne me le dis que maintenant ?
- c'est dans deux jours, ça va !
- deux jours ! Et dire que je n'ai même pas fait mes poussières le week-end dernier ! Se lamente Madame.
Ce constat pourrait être un motif de reporter la date, mais elle n'en fera rien. Elle se livrera, telle une prêtresse sacrifiée, à un ménage intense et acharné, sachant pertinemment que les Schmolduck tâtent discrètement le mobilier pour s'assurer de sa bonne tenue (et s'empressent de clamer partout que c'est sale chez eux dans le cas contraire). De même, les enfants sont sommés de nettoyer leur chambre pour qu'elle ressemble à une photo de catalogue IKEA, car "la chambre des petits Schmolduck, elle, est toujours bien rangée", explique Madame à ses mômes, feignant d'ignorer que c'est évidemment Mme Schmolduck qui s'en charge.
Sont nettoyées jusqu'à des pièces où personne ne mettra les pieds pendant l'apéro, mais qu'importe ; l'occasion fait le larron, et "on ne sait jamais". En revanche, les zones à risque sont décapées deux fois plus que d'habitude :
* les W.C. et la salle de bain,
* la cuisine,
* et bien sûr le séjour où va se dérouler la cérémonie apéritive (sauf en été où le jardin est le point de départ, mais "on finit bien par rentrer, parce qu'il commence à faire frais" et / ou "parce ce que le soleil tape trop fort").
C'est aussi l'occasion de faire les vitres et les miroirs, les hauts de portes et de bibliothèques, de chasser les moutons sous les lits, voire de lessiver les murs, bref tous ces petits lieux faciles d'accès que les invités ne manqueront pas d'inspecter en prenant des notes.
L'INVENTAIRE et les COURSES - En parallèle de ces préparatifs intensément ménagers, Madame s'occupe aussi de vérifier ce qui lui reste à boire et à grignoter. Elle apparaît soudain, blafarde ou terrifiée comme quelqu'un dont la maison est en flammes et qui ne trouve pas d'extincteur :
- il n'y a PRESQUE PLUS de pastis, clame-t-elle d'une voix blanche. Il faut ABSOLUMENT faire des courses !
Oui, car en province on ne vous sert jamais de fonds de bouteille. Seules les bouteilles d'alcool fort légèrement entamées peuvent être présentées ("comme ça, ils penseront qu'on boit pas beaucoup"), les autres sont des parias expulsées du bar et cachées dans la cave. Même les enfants ont droit à des bouteilles de sirop toutes neuves, et surtout pas au vieux fond de coca sans gaz. Ainsi, les invités sont rassurés de constater, aux bouchons intacts, que vous ne cherchez pas à les empoisonner.
"Il doit me rester une demi-bouteille de rouge quelque part" est une phrase qui ne se prononce qu'à Paris. A la campagne, on débouche le vin devant les invités (mieux : on le fait déboucher par Christophe Schmolduck qui demande "s'il peut donner un coup de main"), alors qu'il serait de bon ton de l'ouvrir avant, pour le laisser respirer. Mais là encore, on pourrait se sentir soupçonné d'avoir mis de côté le vrai bon vin pour le remplacer, dans la bouteille, par une piquette "légèrement bouchonnée".
Monsieur part donc au supermarché, nanti d'une liste digne d'un état de siège, tandis que Madame range son troisième placard de linge en soupirant. C'est en maugréant qu'il prend le volant, car il se rappelle enfin pourquoi il n'invite pas souvent de gens à la maison : c'est-à-dire à cause de tout ce qui vient de se passer jusque là, et ce n'est pas fini.
Il charge dans son caddie deux packs d'eau minérale, car il s'agit de ne pas diluer le sirop des enfants avec de l'eau du robinet, ça ne se fait pas, sauf peut-être dans les régions de sources. Puis un pack d'eau gazeuse, "au cas où", a précisé Madame, soupçonnant Christine Schmolduck d'être encore enceinte, "et pas qu'une bouteille, comme ça on en aura d'avance". Trois litres de jus de fruits variés, "pour avoir le choix". 1 carton de cannettes de bière, "celle que Christophe préfère, tu le connais mieux que moi". Et tout le réassort des bouteilles entamées, donc interdites, sans oublier le pastis "et pas le moins cher, on en achète pas souvent".
Monsieur dévalise ensuite la moitié du rayon des biscuits salés, bien que Madame ait envisagé, non sans anesthésie, de préparer une petite terrine à étaler sur des toasts selon une recette de sa grand-mère "si j'ai le temps, mais ça m'étonnerait".
LE GRAND JOUR - D'une main, Madame passe un dernier coup d'aspirateur et de l'autre, elle tartine sa terrine qu'elle a finalement trouvé le temps de cuire "mais ce n'est pas le même goût que d'habitude". A 11h, après une retouche brushing, elle vérifie tout dans la maison jusque derrière les oreilles des enfants, persuadée qu'elle a fauté quelque part. Les Schmolduck sont attendus pour environ midi, mais elle sait qu'ils arriveront en avance avec une excuse classique ("on est passé au cimetière avant, mais ça a été plus rapide que prévu").
Oui, car en province il faut s'excuser d'arriver en avance, à la différence de Paris. Vous ne pouvez pas arguer sur une circulation impossible dans un village de 900 habitants, encore moins sur la difficulté de trouver une place pour se garer. Impensable d'évoquer un "incident voyageur" dans le métro.
J'ai connu à Paris beaucoup de gens très en retard, ici j'ai découvert des personnes qui peuvent être très à l'avance. Certains sont débarqués à 10h pour une invitation à déjeuner (midi). Quelques exemples classiques d'excuse pour être en avance :
- la visite préalable "la sœur de Christophe habite juste à côté, mais ils n'étaient pas chez eux" (ce qui, sournoisement, leur aurait occasionné deux apéros : le premier, officieux, en faisant partie des gens "qui passent et qui boivent juste un verre avant de repartir", et le second, officiel, pour lequel ils sont donc très officiellement invités).
- le passage au cimetière (déjà cité),
- les enfants "ils étaient tellement impatients de revoir Léa et Léo, ils ne tenaient plus en place, comme ils étaient prêts on est parti plus tôt",
- le fleuriste "je croyais que ça aurait duré plus longtemps, on n'a même pas attendu cinq minutes". Variante : le coiffeur "tu te rends compte ? Pour une fois, il m'a pris à l'heure !"
-
le marché "comme on devait passer par le centre, on a eu peur à cause de la circulation et du marché, mais en fait il n'y avait personne..."
* * * * * *
Nous étudierons demain le déroulement même de l'apéritif, avec les sujets de conversation, le temps moyen à attendre pour servir le premier verre, puis le second, les lieux communs et les clichés inévitables.
Bonne soirée et bon apéro.


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